La plage est un bazar.
La plage à
Guaruja
( Brésil- SP) est un bazar, un marché du dimanche posé sur une langue
de sable . En cette fin d’année, il y a foule sur la plage. L’
Enseada
court sur près de 6km, il y a foule constamment et à certains endroits,
par la présence d’un kiosque et de ses parasols, sa densité est celle
d’une rue piétonne à forte affluence. Elle s’y installe doucement à
partir de 10h du matin et la quitte vers 17h. En ce jour du nouvel an,
on peut penser que 600 000 personnes ont pris leurs quartiers sous un
ciel mouvementé, les pluies du soir sont fréquentes même si la
température n’est pas inférieure au 30°C. L’eau est à l’unisson et
pourtant les surfeurs regrettent l’absence de
vague dans cet air orageux.
Ce qui organise le bazar est l’usage que les brésiliens
font de la plage. Quand une large part des européens s’allongent,
s’exposant au soleil face après face, captant le moindre rayon,
alternant les poses par des bains, lisant le journal ou un roman, les
brésiliens installent un camp : des fauteuils de plage autour d’une
table et sous un parasol. Des tribus de 10 à 15 personnes sont
courantes, les familles reines couvrant au moins trois générations.
Et l’on boit de la
bière glacée,
qui reste au frais pour la journée dans une vaste glacière. Certaines
ont la forme d’une boite de bière, le kitch est omniprésent. Les marques
de bières triomphent sur la plage, en faisant un terrain d’affrontement
symbolique et obstiné.
La plage est un
bazar au sens précis de
Geertz ce
marché
pétri de rituels, de socialité, de règles plus ou moins explicites, et
souvent totalement implicites, accessibles uniquement par une
relativement profonde socialisation. La plage brésilienne n’est pas une
bordure presque sauvage du monde où l’on joue à Robinson, elle est un
théâtre où l’on se fait voir et l’on regarde, une place publique où on
se réunit en famille et en voisin, où on mange, on boit, on fume, et où
on consomme. Où l’on s’installe avec le mobilier - les résidents des
condominium avoisinant utilisent un des services originaux de la
copropriété, chaque matin un garçon livre à la plage les sièges et
parasols en poussant un grand chariot, et en fonction des besoins des
résidents il amènera au coin ce qui est nécessaire.
La plage est un lieu d’observation privilégié de cette
institution de marché particulière, le bazar, qui interroge le regards
des chercheurs. On ira lire pour en avoir une idée l’
excellent papier de nos collègues Benoît Demil et Xavier Lecocq .

Autour et entre les rassemblements de parasols, qu’ils
soient ceux des kiosques ou ceux que les plagistes emportent avec eux en
sus des sièges et de la glacière, s’insérant dans l’espace laissé par
les premiers, une noria de marchands passent et repassent sous le
cagnard ; des jeunes filles en t-shirt qui trainent des glacières de
bière, d’eau et de soda ; le marchand d’Açai, cette pate énergétique
qu’on accompagne de noix et de banane ; des garçons qui ravivent la
braise d’un micro-brasero à grands mouvements circulaires, avant d’y
griller une brochette de fromage -
queijo coalho.
Le vendeur de crevette. Les marchands de glace et leur glacière
profilée, parasol au-dessus d’un frigo impeccable, jouent sur la plage
l’histoire de la globalisation :
Kibon d’Unilever s’affronte à Nestlé.

La spécialité locale subsiste , les marchand de
« raspadinha », cette glace pilée qu’on aromatise par des sirops colorés
- une vingtaine d’espèce, l’ancêtre des granités. Le froid est une
grande bataille sur cette limite de l’espace. Une bataille de marques
puissantes qui s’efforcent d’amener au consommateur un ice-cream, une
bière bien glacée. Le lancement du jour, au coeur de l’été est l’
Antartica Sub Zero (comme le commandant du roman de
W. Vollman ?). Au fond l’exotisme des tropiques australes est celui du continent
Antartique .
Si les ambulants portent la marque des leader, la
bataille se joue par le contrôle des kiosques qui ponctuent la plage
tous les cent mètres, forment un quartier, régulent un tronçon de la
grève, verticalisant les activités en organisant un aller retour
incessant entre l’eau et la route, perpendiculaire aux déambulations des
petits marchands qui vont parallèlement au rivage, sur le sable sec
quand leur boutique se transporte à bras, ou confinés sur la zone de
sable humide, assez ferme pour que les roues de leur charrettes ne
s’enlisent pas.
Ce double mouvement irrigue les résidents à coup sûr
avec cette régularité qu’il suffit de lever un bras pour se satisfaire
ses choix . Il faut se sustenter. De nombreuses d’options sont
disponibles. Il y a le Milho Verde traditionnel, du mais cuit à la
vapeur, qui curieusement s’associe souvent à la vente d’eau de Coco,
précieuse le jour des gueules de bois. Les commerçants les plus modestes
vont à pied un sac d’arachide ou de noix de cajou sur l’épaule,
circulant au plus près des plagistes glissant dans la main quelques
graines pour déclencher la vente, souvent sans succès. Un marchand
d’Acarajé circule à la lisière du sable sec. Et pour des faims plus
conséquentes, le kiosque propose des assiettes de Lulas, D’iscas, les
Patatas fritas, la Mandioca et des Misto et plus encore, Caipirinha,
Ceverjas et refri.
L’univers marchand ne se résout pas à satisfaire des
problèmes de bouche, de multiples vendeurs d’indulgences circulent avec
leurs étals astucieux. Un vendeur de perles et colliers suspend sur un
cadre ses breloques colorées. Un chariot chargé de robes, de chapeaux,
de ballons, de tangas, oscille tiré à bras . Les vendeurs de lunettes
de soleil ont accroché leur vitrine à un panneau.. Sans compter les
bijou qui se portent à l’oreille ou sur la peau. Les rubans de fatima à
nouer au poignet, milles sortes de tatouages vont et viennent, quelques
camelots transportent des ambres solaires.

Et tout ce monde divague par centaines de milliers, la
plage est une célébration de la consommation. Assis sur des tabourets,
allongés sur les transat, sirotant des bières impeccablement fraîche, la
coquetterie est d’avoir un isotherme pour sa propre bouteille, discuter
avec ses amis sa famille, rire aux éclats, regarder les ventres sans
complexe des femmes, piquant au passage des forains des petits
plaisirs. Une graine à croquer, un glaçon à sucer, une verrerie à
discuter. L’expérience de la plage forge aussi le ballet des marchands.

Le marché ne s’arrête pas là, à cette ronde bien
ordonnées des marchand autour des camps de baigneurs. Le résident de la
plage peut partir à l’aventure et c’est un autre marché. Les jets ski
célèbrent ce goût très brésilien pour les sports mécaniques, des manèges
de plage tirent des saucisses flottantes, ou des soucoupes de
caoutchouc. Le surf est évidemment populaire. Et l’on vends des bouées
aux enfants, des leçons de surf, un massage. Ici et là, une
montgolfière, du beach volley, un air de samba, le futebol... On se ballade une bière à
la main, on se trempe, on roule dans les rouleaux, des
gaivotas
font de grands cercles dans le ciel économisant leurs mouvements. Une
clique d’urubus survole la colline, une charogne sans doute y git Des
cyclistes slaloment entre les baigneurs. L’école de surf entre à l’eau.
Et nous ne voyons pas les petits voleurs, ils arrivent
que certains soient armés. L’immense bazar de la plage qui s’étend sur
des km, est naturellement surveillé. Les gardes-vies (guarda vida), pour
traduire littéralement, surveillent l’immensité de la foule, solitaires
et assis sur une chaise haute, tout les deux ou trois cents mètres,
postés près des baïnes où le courant peut être féroce. Un hélicoptère de
la police militaire passe au ralenti à peine 20 mètres au-dessus des
flots et des nageurs, plusieurs fois par jour. Mais les veilleurs de la
plage sont les kiosques que nous n’avons pas encore décrits assez
précisément. Des paillottes fort bien équipées d’un bar et d’une
cuisine, d’où parfois un bon son arrose l’arpent qu’elles maitrisent,
elles qui s’abritent sous les palmiers de la promenade. Elles sont les
points d’appuis des ambulants, certains offrent des douches, et le goût
de chacun fait la différence et le nom. Des noms simples : Lua do sol,
Bar da garota. ..

Le marché se constitue lentement le matin à partir de 8
heures où l’on rencontre essentiellement des promeneurs qui marchent
avant la pleine ardeur et l’installation les tables et des parasols. La
mise en place s’étale jusqu’à midi où la foule est déjà largement
installée. Vers 16 heures les kiosques replient doucement le matériel
dans la remise, se réduisant à de petit bars aux abords de la promenade.
Chaque jour l’ordre du marché se reconstitue. Les emplacements sont
fixés, le flux régulé, et le rythme identique. Des pas lent qui
sillonnent un espaces délimités qu’aucun fanion finalement ne marque. Un
univers fluide, presque liquide, autant que la houle qui bât le sable
presque noir.
La règle s’est sans doute formée dans l’occupation de
l’espace, sa segmentation ( sable sec/ sable mou ; la succession des
kiosques ; les emplacements de droits et ceux de la force) mais aussi
par une régulation de la municipalité, les ambulants portent tous un
élément qui testifie de leur droit à œuvrer là. Les éboueurs ont des
gilets fluo, discret la journée ils travaillent la nuit pour charger sur
les camions des dizaines de sacs d’ordure produits par chaque section
de la plage, déjà libérée par les recycleurs d’aluminium et de PVC.
Le bazar est bien ordonné. D’abord autour d’une pratique
particulière de la plage : celle d’un lieu de consommation, ensuite par
une hiérarchie des marchands qui se conclue dans une occupation
déterminée de l’espace, mais aussi par des techniques. Certaines
astucieuse comme cette pompe à aspirer le sable qu’on utilise pour
planter sans effort le pied des parasol, d’autres triviales tels que de
faire se déguiser les vendeurs de bonbons en personnage de dessins
animés avec des peluches élimées.
Une véritable écologie qui fait cohabiter des
populations variées vivant l’une de l’autre dans un rapport qui n’est
pas que celui du marché mais celui de commensaux. On épouille, on épie,
on se complète, on s’associe, on se domine. Et sur ce ruban uniforme qui
coure d’une pointe à l’autre de la anse, l’espace se différencie avec
une précision de quelques mètres dans un ordre qu’aucun géomètre ou
urbaniste n’aurait pu définir.
Si le bazar est bien ordonné, l’étrange est qu’il n’est
pas forcément totalement piloté, une organisation émergente, dont la
stabilité tient aussi à celle de ses acteurs. Jours après jour si les
visiteurs changent de visages, ceux qui parcourent la plage sont les
mêmes. Et l’on les voit échanger aux hasards de leurs déambulation.
L’écologie économique est aussi un tissu social ordonné par les rituels
de la consommation et de l’ostentation.

Le point culminant sera le réveillon du nouvel an et son rituel central, des offrandes à
Yemanja.
Sept vagues sautées dans une pluie d’embruns, des roses jetées à la mer
ou mieux encore versés dans de petite barque de polystyrène au nom de
la reine des mers, de cette orisha inquiétante et rassurante. Une mère vierge qui exerce un attrait particulier sur
les beaux garçon. L’ostentation est qu’au moment des offrandes une
compétition folle de feux feux éclatent dans tous les coins de la rade,
célébrant le prestige d’un hôtel, la puissance d’une famille en sa
villas, la hardiesse d’une bande d’adolescent. Au fond c’est l’espace
que crée le rite et qui définit les frontières du marché.