samedi 10 juillet 2010

Chronique 25 - Limites et frontières - re-anthropiser le management


Le propre des sciences de gestion est de développer des doctrines d'action pour résoudre des problèmes pratiques, du genre faire ou faire faire, centraliser ou décentraliser, payer en fonction de la performance ou de l'effort etc...

C'est dans l'identification de ces problèmes que la connaissance managériale se produit et se diffuse. Voilà qui conduit à éclatement permanent du champs, celui-ci se constituant par une multiplicité de problèmes, il fait appel à une multiplicité de cadres théoriques et méthodologiques, ce qui aboutit généralement à la production d'un grand nombre de doctrines dont la durée de vie ne survit pas aux problèmes.


Par période cependant, certains d'entre eux émergent avec une large généralité Ainsi dans les années 80, la question de l'externalisation ou de l'internalisation des activités, s'est imposée comme la question la plus récurrent, de même un peu plus tard celle de la connaissance et de l'apprentissage. Aujourd'hui un problème de cette sorte semble émerger et se manifester à travers les champs-sous-disciplinaires.


Ce problème est celui des limites et des frontières. Si nous avions cru mettre une ligne claire entre un domaine public et un domaine privé, cette limite s'efface, se fronce, se replie : les techniques de gestion privée s'introduisent dans le champs public, des préoccupations d'intérêt public se développent dans le champs privé. De même l'expérience de la massification du net, pose des problème d'identité, et de distinction de se qui relève d'une sphère privée, et d'une sphère publique. Les marché eux-même semblent diluer leur limites...Sans compter la structure des marchés que le double mouvement des technologies et de la globalisation recomposent, et celle des organisations dont les formes en réseaux rendent moins lisible les limites, et y créent de nouvelles frontières .


Pour allouer les ressources, le gestionnaire doit au moins avoir une vision claire de son environnement, du dedans et du dehors. Cette question est ancienne, un Thomson, un aAdrich, un Jemison, l'on tlargement développer avec d'autres. Si ces idées demeure pertinentes, elles rencontrent cependant une difficulté : celle de l'identification des limites de l'organisation et celle consécutive de définir la structure des frontières.


Les limites ne sont pas toujours naturelles, elles se définissent moins en rapport à un extérieur qui présuppose qu'un intérieur soit établi, qu'à une ontologie : ce que l'on croit être. Et cet acte fondateur, permet de manière secondaire d'isoler un système, en réduisant ainsi l'incertitude aux variations internes. Les limites sont construites et permettent d'échapper à une grande part de l'incertitude que génère les relations multiples que chacun des éléments entretiennent. Les frontières sont les dispositifs qui régulent les relations que l'intériorité ainsi créée doit cependant établir avec ce dont elle s'est séparée. Les frontières sont l'ensemble de ces dispositifs qui régulent l'échange, permettent d'en contrôler l'écoulement, et recréent en dépit de cette séparation une réunion avec le reste du monde. Par leur nature, elles suscitent aussi la contrebande. Et pour s'en convaincre pensons aux entrepôts, au procédures de réception, et à la gestion du stock, et a contrario aux technique de JIT, de build by order et quelques autres qui retracte la limite de l'entreprise et motivent le développement d'autres interfaces que l'entrepot. 


De ce point de vue on peut interpréter le monde de l'économie contemporaine et de ses organisations en terme d'effacement des limites. La vague de dérégulation, l'introduction de stratégies flexibles ou agile,s le développement de technologie favorisant la porosité, à l'instar des technologies dites sociales, auraient donc dissous une grandes partie des limités considérées comme naturelles, remettant en cause des frontières qui pourtant perdurent souvent, et paraissent les éléments pathologiques de l'organisation -la remise en cause des limites, ne s'accompagne de celle des frontières. Toute une série d'éléments mettent le dehors dedans, et  projette à l'extérieur ce qui était à l'intérieur. Pour un exemple simple : quand les consultants d'IBM gèrent le SI dans les murs de l'entreprise, et quand les bases de données sont projetée hors des murs, où sont les limites de l'organisation?

Notre argument ne considère pas que le mouvement aille vers l'abolition de toutes les limites, d'autres naissent, et se construisent, obéissant au même impératif de réduction des incertitudes. Mais leur localisation n'est pas toujours bien établie, et les critères qui les fondent restent obscurs. La question de la vie privée en est un des beaux exemples. Si les individus tendent à rendre public des informations considérées traditionnellement comme privée pour bénéficier de certains avantages, les firmes contribuent aussi, et pas forcement dans le même sens, à rendre public ce qu'on s'efforce à maintenir discret. Le résultat en est incertain, mais ce dont on peut être certain est qu'il se résoudra dans une redéfinition du sujet, de ses libertés et de son identité. C'est aujourd'hui l'affaire d'une bataille politique, juridique, morale, économique, on en observe déjà quelques effets.

Ces limites et ces frontières doivent donc être aujourd'hui un objet de recherche central qui demande à la fois une multiplicité d'angles d'attaque en termes de domaines et et de méthodes mais sans doute encore plus cruellement en termes conceptuels. Si l'histoire a largement définit les limites en termes territorial, la géographie des états, celle de l'espace public et de l'espace privé, celles des haies, des murs de l'usine ou les clôtures des foyers, il semble qu'une autre catégorie de pensée s'y ajoute à moins de s'y substituer. La redéfinition des limites, et des propriétés, s'appuie moins sur la carte, que sur des droits d'administration. Un exemple typique est celui des formules versionnés d'abonnement aux sites internet. Le paiement d'un abonnement donne un droit complet à gérer un espace, sans qu'aucun tiers de s'y immisce. L'accès gratuit au contraire autorise les tiers à coloniser l'espace, celui de l'espace publicitaire. On retrouve ici les idées du droit de l'accès de Jeremy Rifkin. Mais on comprend aussi dans un monde où les flux d'information dominent désormais les flux matériels, dans la mesure où la représentation de ces derniers prend une importance grandissante dans la prise de décision, que c'est la nature même de la propriété qui change.

L'objet de la propriété se trouve moins dans la valeur nue du bien, et dans le droit à sa libre jouissance, que dans la capacité de donner aux autres des droits d'usage. C'est ainsi qu'on peut abandonner la propriété sur une idée, un texte, une information, mais en réguler l'usage. C'est le sens profond des logiciels libres et du copyleft. Ces créations même abandonnées de fait au bien commun, restent l'objet d'un contrôle du droit d'administration dont bénéficie son inventeur.


Si le principe que les limites se forment par isolation d'un système demeure pour en réduire l'incertitude, son point d'application prend d'autre formes que celles du monde matériel. Quand le comptoir marquait la frontière entre le vendeur et l'acheteur, marquant le lieu où la propriété se transfère, cette limite se résout dans une énumération des conditions d'usage et plus encore dans les dispositifs de filtrage. Dans un monde d'information, s'isoler c'est filtrer. Le volume, la diversité, les variation de qualité de l'information sont désormais la source principale d'incertitude, et tout laisse à penser que les frontières se constituent dans les dispositifs de tri, d'évaluation et de sélection, du flux continu d'information. On en revient au xclassiques avec cette réserve, que l'information pertinente se se rapporte pas qu'au monde matériel, mais se présente comme meta-information, une information sur l'information, de manière abysmale.


Une conséquence de cette retour à l'agenda de la question des limites et des frontières, nous l'avons déjà entraperçu, est la question du sujet. Si le sujet moderne s'est constitué dans cette triple idée des droits de propriétés qui favorisent l'échange, d'une intériorité qui garantit sa liberté politique, et d'une raison qui conduit à chercher ici-bas, dans nos facultés d'entendement et de catégorisation, la nature du monde, on peut s'interroger sur la mutation du sujet. Des droits d'accès pour exister ? La transparence qui fonde la confiance nécessaire au marché?  L'émotion comme seul guide dans un monde qui échappe à la compréhension?

La recomposition des limites est certainement associée à une évolution du sujet., les post-modernes ont suffisamment souligné cette transformation sans convaincre. Leur pessimisme exagéré peut sans dommage être modéré par la thèse des nouvelles modernités, des modernités liquide ou des modernités multiples  La rencontre des cultures remet en cause le sujet tel que l'occident l'a fait naître sans le faire disparaitre. Son universalité est contestée, mais son principe demeure. Le souci obstiné qui semble traverser les sociétés: ::trouver un sens de l'humanité en est la manifestations. A l'heure post-coloniale et post-impériale, et de la réécriture des cartes du monde, le fait nouveau du sujet est d'en en rencontré d'autres qui présentent des prétentions similaires.


Il y a une matière à penser pour le gestionnaire, si l'allocation rationnelle des ressources dans un espace dont les découpes sont brouillées et les frontières plantées sans accord est un exercice difficile, voir impossible, il faudra apprendre à distribuer ces ressources sans compter, sans mesure., sans catégories Nous devons faire l'hypothèse que les arpenteurs ne sont plus en mesure de fixer les titre de propriété, et que la bonne gestion est celle qui tient compte non seulement de son propre intérêt, mais aussi de l'intérêt de l'autre. Peut-être en reconsidérant la nature de la limite, moins comme une césure, que comme l'esquisse d'une altérité., la prise en compte d'une autre limite que celle de soi. Celle du visage d'autrui, celle de l'humanité du visage


La limite n'est pas seulement la limite que l'organisation se donne, mais celle que les autres tracent. Les frontières ne sont pas que le régulateur de nos incertitudes, mais aussi celui de nos relations aux autres. Re-anthropiser la gestion revient donc à revenir sur la questions des limites, en les pensant doubles : celle de l'organisation et celle que les autres organisations dessinent. Dans quelle mesure se superposent-elles, se croisent-elle, s'éloignent-elles ? Comment en fonction de leur topologie bâtir des frontières pour les faire coexister ?

Le champs de a politique internationale présente ce problème de manière très concrête avec la question palestinienne. On lira le point de vue de Bertrand Badie  , qui dans l'idée d'intersocial , pose le problème du multilatéralisme. Audelà de l'illustration, on comprend l'enjeu. Quand les limites ne découpent plus l'espace, la gestion n'est plus un problème d'allocation optimale des ressources, mais celui de la prise en compte des intérêts de l'autre a minima pour préserver les siens.

Réintroduire l'humain, c'est sans abandonner l'idée du sujet, le considérer comme dépendant de l'autre, dans un rapport qui n'est pas calculable car par nature seuls les objets le sont. ce n'est pas pour rien que les idées de responsabilité sociale ou de développement durable se développent. Ce n'est pas pour rien, qu'une exigence d'éthique se manifeste, que l'on prend en compte les diversités, et que le don apparaisse comme un acte normal de gestion. Ces doctrines en aveugle sont au-delà d'être des justifications à la légitimité des organisations, les essais aveugles d'organisations qui devinent qu'ils ne suffit pas d'établir un dehors et un dedans, car dedans il y a encore du dehors : l'ouvrier au dedans, reste un citoyen. 

Réintroduire l'humain dans la gestion, c'est devoir penser que si les organisations peuvent penser leur limites, les déplacer, les redessiner, à fin d'une meilleure gestion, elle ne peuvent s'isoler entièrement du social, qui lui fixe ses limites de telle manière à y inclure les organisations. Et ce social se construit dans le rapport à l'altérité, une altérité radicale qui fait que l'autre reste insondable.

Re-anthropiser la gestion, n'est pas que prendre en compte que des hommes sont dans en en-dehors de l'organisation, c'est reconnaitre que le calcul est insuffisant, et que la générosité est nécessaire. Et il faudrait rappeler une très vieille idée de la théorie des organisation : celle de slacks organisationnels, ces excédents qui évite le coûts des accidents. Sans doute devrions nous, penser à un excédent social. Cette générosité de l'organisation envers un environnement qui la pénètre.


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