dimanche 24 octobre 2010

Chronique 28 : les formes de l'organisation et ses frontières

La question de la bonne gestion est posée depuis longtemps et n'est pas prête d'être résolue. La philosophie politique, très schématiquement, en pose le problème selon deux hypothèses relative au comportement humain, et propose pour chacune d'elles deux solutions radicalement opposées.

On reconnaitra dans les deux hypothèses celle de l'opportunisme et celle de l'altruisme. La première considère que l'humain agit dans son seul intérêt, aveugle aux nécessités des autres, et prêt à employer tous les moyens tant qu'il n'est pas empêché. La seconde considère que l'humain agit dans le respect du désir de l'autre et que s'il poursuit son intérêt, il est prêt à en tenir compte.

Les solutions proposées par la première sont d'une part la dictature, le Leviathan de Bentham, et d'autre part le laissez-faire, à la Smith, avec ce bénéfice qu'un commissaire invisible ajuste au mieux les prix. La bureaucratie autoritaire s'oppose au laissez faire du marché. La règle contre le prix. On reconnaît ici deux grands formes de l'organisation, celle des procédures et celle des prix de transfert internes. On reconnait l'institution et le marché, la violence a priori et celle a posteriori.

Quand l'humain est considéré comme altruiste, la règle commune est considérée comme naturelle, c'est l'idée socialiste d'un bien commun géré par la puissance publique auquel se soumet le sujet, à moins que tenté par les tentations libertaires, on ne fasse confiance aux propriété d'auto-organisation du corps social. Cette dernière solution est sans doute la moins documentée à moins d'en revenir aux anarchistes. Elle bénéficie d'une science qui la trouve vivante aux différents genres de l'existence : les solides, le vivant, les sociétés, et leurs technologies.


Chacun de ces modèles traite de la résolution du problème de l'incertitude. Ce que la gestion cherche à réduire et qui trouve sans doute dans cette fonction sa principale définition : le processus d'allocation des ressources efficaces et efficientes, qui améliore le bien être en réduisant les incertitudes stratégiques et opérationnelles. A l'exception de l'hypothèse d'auto-organisation, qui dans ses principes neguentropiques, implique que l'organisation se structure justement en absorbant l'incertitude, les autres solutions s'imosent comme la manière dont elle l'évacue. Par la violence du prince, celle du marché, ou violence populaire.Contre le désordre la violence. L'ordre contre l'entropie.


Nous serions enfermé dans cette typologie si nous n'étions capable d'envisager une autre attitude. L'incertitude n'est pas un trouble mais une liberté, elle est une ouverture au vouloir. L'incertitude est une fenêtre à la création, à l'invention et les sciences de gestion sont aussi des sciences du possible plus de de l'existant. Elles se déploient du virtuel à l'actuel. Expliquent ce qui est et ce qui pourra être.

Le modèle entrepreneurial, dans un sens très général d'entreprendre une chose - créer une firme, partir pour une exploration, poursuivre une œuvre, fonder une famille, chercher une victoire, proposer une voix alternative, offre un autre rapport au monde. Plutôt que de réduire l'incertitude, s'y jeter comme dans une source, voir moins le trouble que des opportunités, des problèmes à résoudre, une foi. La liberté se loge là où les éléments restent indéterminés.

Si les organisations définissent leur mode de gouvernement dans une balance de nécessité et de liberté, leur vertu démocratique est cependant limitée si elles ne peuvent faire des questions qui se posent l'occasion d'inventer et de créer. Les formes de l'organisation échappent aux volontés de leurs acteurs.

Ce serait dans cette double tentation : entrepreneuriale et managériale que les organisations se font, qu'elles génèrent leur frontières, décident de ces parties qui seront confrontées aux autres. Ne doutons pas que les forces qui les pressent ont démantelé les formes hiérarchiques, ont réduit le marché à un mythe, on fractionné les organisations, et les associent dans un lien de dette, de reconnaissance, et d'espoir. Les réseaux dominent, ils construisent des architectures subtiles.

A l'heure de la globalisation et de la digitalisation cette question des frontières devient plus que jamais essentielle. D'une forme à l'autre les entreprises reconditionnent leurs limites. Et nous ne savons plus où elle se trouvent. Sont-elle globales? Nationales? Inversées comme des gants retroussés? Prolongeant dans le coeur des choses après de nombreux replis, les frontières ne sont plus ces murs étirés sur des kilomètres, mais des sortes de corridors qui parcourent les espaces en se tordant, se retournant. Une sorte d'éponge, cet être animal minimal, qui repliant inexorablement l'espace amène à ses portes un flux assez important pour le nourrir.

Nous devons tenir compte de ce fait, l'extension des frontières n'est pas le fruit de la méfiance, mais de cette tentation de l'autre, qui fait infiltrer ses territoires, et dresser une toile échancrée pour atteindre tous les désir. Le monde est une pelote qui tisse une multitude de limites. Les connaitre, les deviner, les franchir, est le lot du management moderne. Ce sont moins les principes d'autorité et de liberté qui dominent, que cette recherche acharnée de ce que deviennent les frontières. Un emmêlement illisible.

Que l'humain soit opportuniste ou altruiste, que l'on règle le hasard en étouffant ou en le laissant régler ses libertés, qu'importe : l'analyse des organisations se heurte à leur plasticité. Des réseaux se substituent aux bureaucraties, des fédérations sont la niques aux groupes incorporés.De nouvelles organisations surgissent des limites de la connaissance. Ceux qui inventent prennent places dans les espaces impensés de l'organisation sociale.

La raison est assez faible pour établir un ordre dans ce qui se construit de jour en jour. Elle comprend le passé, est aveugle au futur, elle crée des possibles, mais ne sait pas trancher. La stratégie est créative, elle se loge entre les murs de la nécessité.

L'humain au fond se forme quand la connaissance n'a plus de raison, dans ce rapport à l'ignorance si fort que l'action se fait au nom d'un autre ordre. Celui de l'amour, celui qui fait admettre les lois de l'autre avant même le posséder. Cette confiance quand aucune raison ne peut la confirmer. Dans le désordre du monde, c'est sans doute ce talent qui triomphe. En reconsidérant de manière continue les frontières, être en mesure de les traverser sans coûts.

L'audace de l'entrepreneur est humain. Il nous reste à penser un humanisme qui se tient moins dans ce que le destin de l'humain se fait par sa raison, que de se qu'il se loge aux limites, regardant le visage de l'inconnu et remplaçant la science par une tolérance. L'humanité se fait dans l'ignorance plus que dans la raison. Dans l'idée d'un autre qui a une autre raison que la sienne. La bonne gestion sait parcourir et franchir les frontières. Les sciences de gestion peuvent être un calcul, sa pratique est un engagement. Sciences de l'action, elles sont aussi une science de l'autre.

Une des leçons des Etats Généraux du Management, organisés par la FNEGE, est que si nous connaissons les modèles d'organisation, nous n'en comprenons pas les frontières qu'elles générèrent. Les mutations du monde sont moins exogènes qu'endogènes. Ni les praticiens, ni les théoriciens n'ont de réponses, ils dessinent cependant des contours qui varient, ce sont eux qu'ils faut comprendre.

Quand la vie privée se joue dehors, que le dedans se projette à l'extérieur, quand la peau de la firme se dissout sans une longue chaine de fournisseurs, que les clients viennent dicter leurs ordres au design, que l'on construit des clubs, quand les rivaux se plient à une justice plus générale, qu'un tissu d'organisation rend mieux compte du projet que l'histoire d'un seul de ses promoteurs, quand les groupes sont des étoiles binaires, quand ce que l'on pense être une arganisation prend une forme inatendue, alors il faut s'interroger.

Plus que la forme des organisations, c'est leur rôle dans la reconfiguration du monde qui doit être surveillé. Des machines à produire des marques; des organisation productive sans égal, des agents de commerce universaux, des plateformes, des marchés internes, des écologies raffinées. S'insérer dans ce tissu est sans doute la question essentielle.   Les formes de l'organisation ne son qu'un des paramètres qui règlent le problème des frontières.

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